Culture  Portrait  | 22.10

AUTEUR Sandra Zanelli /Egid | PHOTOS Régis Golay-Federal studio

«On a besoin du théâtre pour vivre»

«On a besoin du théâtre pour vivre»

Qui donc constitue le plus fidèle public des nuits culturelles genevoises? Régulièrement dans l’ombre des projecteurs, Serge et Evelyne font partie de ces rares personnes qui vouent un amour inconditionnel pour la culture, et en particulier le théâtre. Une passion qui rythme leur vie et remplit leur emploi du temps. Rencontre avec un couple d’un genre probablement unique.

Séance de photo à la «white box». Un couple assis au milieu de ce décor immaculé se lance un regard complice. Visiblement à l’aise dans cette chambre claire, comme des poissons dans l’eau. La salle blanche du théâtre du Grütli, à Genève, s’apprête à être repeinte en noir dans le mouvement du changement de direction du 30 juin dernier.

Les habitués de la «white box» sont venus pour un dernier hommage immortalisé par le photographe Régis Golay. Parmi eux, ce couple. Lui, c’est Serge, elle, c’est Evelyne. Leur particularité? Un amour inconditionnel pour le théâtre, et la culture en général. Leur moteur? La curiosité. Et pour cause: toutes les soirées de Serge et Evelyne sont consacrées aux spectacles culturels de Genève. La crème de la crème du public incarné dans ce couple de Français domicilié au pied du Salève. Evelyne s’amuse du regard des autres: «Les gens nous demandent: mais comment faites-vous pour aller au théâtre tous les soirs? Je réponds toujours: vous regardez bien la télé tous les soirs, non? Nous, on a besoin du théâtre pour vivre, pour sortir.»

Le théâtre du Grütli, ils le connaissent très bien. Mais pas seulement. «Partout où l’on peut s’abonner, on s’abonne. C’est plus facile ainsi: on ne choisit pas les pièces, on va simplement voir et on découvre», explique Serge. L’organisation de leur temps n’a rien à envier à l’entrainement discipliné et assidu du sportif d’élite:
«On commence à faire notre agenda en mai, avec la sortie du programme du Grand-Théâtre: on choisit nos dates. Puis viennent les programmes des théâtres de la Comédie, de Carouge, de Saint-Gervais, de Poche, du Grütli, du loup, de l’Alchimic, de l’Orangerie, du Galpon, du T50, des Marionnettes... enfin, les spectacles de l’ADC (Association pour la danse contemporaine), le festival de la Bâtie, le festival Antigel et le ciné-club universitaire... Après cela, il nous reste peu de place pour l’imprévu.»

Un «dada»? Mieux, un mode de vie

L’objectif? Eviter des chevauchements qui reviendraient à devoir faire un choix. Pour réussir ce tour de force, Serge, comptable de formation, a créé un système d’agenda aussi efficace qu’original: «Je crée un fichier excel en cinq colonnes. Puis, j’écris en caractères normaux tous les spectacles à voir, ensuite je les passe en caractère gras quand ils sont réservés.»
Et quand ils sont vus? «Je colore la case...», sourit timidement Serge, comme un enfant qui avoue tremper de temps en temps son doigt dans le pot de confiture. Une pathologie? Non, un «dada». Mieux: un mode de vie. Evelyne: «On a conscience que si le spectacle existe, c’est parce qu’il y a les spectateurs. On a en quelque sorte un rôle de ‘citoyen’ à jouer. Du côté de l’offre culturelle, on est privilégié. Souvent, les Genevois ne se rendent pas compte de la richesse et de la qualité de cette offre!»

Pourtant, la quintessence de ce public, dont Serge et Evelyne font partie, se compte selon eux en une dizaine de personnes. «On commence à se reconnaître à force de se voir régulièrement, reconnaît Serge. Comme cette dame rencontrée un soir au Grütli. Je lui ai soufflé à l’oreille: demain on est au Galpon. Et le lendemain, elle y était aussi!»
Ce couple probablement unique en son genre suscite toutes sortes de questions, par un mélange de fascination, de curiosité voire de jalousie. Croule-il sous l’or? Qu’en est-il de la «vie de famille»? Et le travail?

Alors le rideau se lève sur les secrets d’un tel train de vie: il s’agit de «jeunes retraités» en bonne santé n’ayant plus à charge leurs trois enfants, désormais autonomes. Pas de fortune particulière, mais pas de grandes dépenses non plus, l’esprit bricoleur aidant. D’ailleurs, les restos et les vacances ne les intéressent plus. «Je pense qu’il y a des moments dans la vie où l’on peut vivre sans contraintes, presque dans l’insouciance. Il faut en prendre conscience parce que ce sont les bons moments de la vie. La culture c’est un choix. Tant qu’on peut se payer le théâtre, on est heureux.»

Cette passion est allée crescendo depuis une trentaine d’années, après leur rencontre dans la librairie où travaillait Evelyne, à Annemasse. Elle raconte: «Au début, c’était le cinéma. Presque tous les soirs. Puis, on a vu la Flûte enchantée de Bergman qui nous a donné envie d’aller à l’opéra. La première pièce fut Le Trouvère de Verdi au Grand-Théâtre. On ne comprenait rien car il n’y avait pas encore de sous-titres. Mais cette ambiance était magique et nous a tout de suite plu.» Billets gratuits distribués par la chaîne espace2, soirées populaires à dix francs les lundis: tous les moyens sont bons pour en voir davantage.

Les spectacles sont devenus pour Evelyne et Serge ce que les timbres sont au philatéliste. Il y a comme un esprit de collectionneur dans ce couple, l’envie d’en voir un maximum pour assouvir une passion. «Dès le moment où je pénètre dans un théâtre, je me sens bien, avoue Serge. J’y entre comme dans un monde parallèle, un monde de rêve. Après tout peut m’arriver: je suis toujours content de ce que je vais voir.»
Pour ne rien manquer du spectacle, ils se mettent au premier rang. «Il y a toujours de la place car les gens craignent de se retrouver tout devant», constate Evelyne. «De peur probablement d’être choisi par les comédiens pour jouer un rôle, un aléa du théâtre contemporain.» «Moi, j’adore ça, enchaîne Serge. Une fois, durant un spectacle de l’ADC, une comédienne devait choisir un amoureux dans la salle. Elle a jeté son dévolu sur moi, m’a glissé un mot doux et a fait tout son numéro en utilisant mon prénom. J’en garde un très bon souvenir.»

Une mémoire d’éléphant

En matière de souvenirs, Serge n’est d’ailleurs pas en reste. Pour chaque spectacle, il se souvient de quelque chose, que ce soit un costume, une réaction du public ou un détail du décor. Quel est donc le secret de cette mémoire d’éléphant? Il décline en une quantité incroyable de classeurs remplis de flyers, d’affiches, de coupures de presse et de dossier pédagogiques. Tous les spectacles auxquels ils ont assisté y sont répertoriés depuis les années 1980. A cela s’ajoutent les classeurs des expositions et des musées. Une salle entière de la maison est dédiée à cet archivage minutieux, s’enrichissant d’une moyenne de trois à quatre classeurs par an.

La nouveauté de l’année: les commentaires notés en marge. Pour ces amoureux du théâtre, «écrire est une façon de prolonger le spectacle». Ecrire oui, mais à condition de dépasser le niveau du «j’ai aimé, je n’ai pas aimé». «Quand on va beaucoup au théâtre, il faut aller au-delà de ces impressions-là qui n’ont aucun intérêt, affirment-ils d’une seule voix. En revanche: qu’est-ce que la pièce nous a apporté? Qu’est-ce que le metteur en scène a voulu dire? Quelle était la particularité dans le jeu des comédiens?» Serge: «C’est comme les gens qui partent avant la fin du spectacle... je ne les comprends pas. Le moment magique peut avoir lieu à la dernière minute! Au théâtre, on n’a pas le droit de s’ennuyer.»

Un souvenir en particulier les a marqués: «Au théâtre de la Comédie, il y a quatre ans environ. Marie Brassard, une comédienne canadienne tenait une couverture de survie dorée dans les mains et s’approchait du fond de la scène. Avec la lumière, on aurait dit qu’elle portait une braise.» Et Serge d’ajouter (il se concentre pour se souvenir des mots exactes): «Vous voyez, on est au théâtre. Moi je suis dans la lumière et vous, vous êtes dans le noir. Le théâtre, c’est le royaume de tous les simulacres. Moi je vous raconte des mensonges, et vous, vous faites semblant d’y croire.» Rideau.

 

Article paru dans le journal La Cité

Statistiques et Crédits

Auteur | Sandra Zanelli /Egid
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Photo | Régis Golay-Federal studio