Tour d'Horizon  Technologie  | 08.06

AUTEUR Sandra Zanelli /Egid | PHOTOS DR

"Internet, tel qu'on le connait, n'est pas un modèle acquis"

"Internet, tel qu'on le connait, n'est pas un modèle acquis"

Haut cadre de l’Internet Society, une ONG active dans le développement du réseau, Markus Kummer estime que le caractère subversif de la Toile crée des tensions susceptibles de remettre en cause son ouverture.

Au printemps 1992, Vinton Cerf et Bob Kahn créaient l’Internet Society, organisation basée à Genève et Washington D.C, dont la vocation est de défendre et de promouvoir l’ouverture du réseau.
Vingt ans après sa création, Markus Kummer, directeur du département des affaires publiques, constate que «personne n’a vraiment le contrôle d’Internet, mais tout le monde souhaiterait l’avoir», citant le titre d’un article de The Economist, publié au lendemain du Sommet de Tunis en 2005, qu’il considère comme un «tournant». L’expert fait le point sur les défis actuels du réseau.

Vingt ans après sa naissance, quel défi concentre l’activité de l’Internet Society?

Markus Kummer: Notre vision continue de se concentrer autour d’un objectif fondamental: l’Internet est pour tout le monde. Nous promouvons ce réseau global en défendant ses caractéristiques principales, dont celle, essentielle, de son ouverture. C’est justement l’accès ouvert à tous qui permet aux utilisateurs d’apporter des innovations sur la Toile. Or, beaucoup d’individus n’y ont pas encore accès. Nous nous battons pour assurer aux générations futures ces principes fondamentaux.                                                       

Concrètement?

Par exemple, à travers une de nos missions qui est de donner un cadre institutionnel et légal à l’Internet Engineering Task Force (IETF) : un groupe informel réunissant une communauté d’ingénieurs de manière ouverte et transparente dans le but de définir les standards de l’Internet. Cette communauté, à qui nous devons les fondements techniques de l’Internet (par exemple le Protocole IP, dont chaque internaute possède une adresse), se base sur la croyance en l’innovation sans permission. Une formule qui écarte l’idée qu’il revient aux gouvernements de décider de manière unilatérale ce qui est permis ou non. 


La «gouvernance» de l’Internet est l’enjeu du nouveau millénaire. Quels sont ses acquis aujourd’hui?

Rien n’est jamais vraiment acquis. Cependant, le Sommet mondial sur la société de l’information (SMSI), tenu en 2005 à Tunis, a validé le principe de la coopération multilatérale qui se fait dans le cadre de la gouvernance d’Internet. C’était une grande victoire pour la communauté. Beaucoup de gouvernements ont reconnu qu’on ne peut pas gérer cette technologie comme on l’a fait avec d’autres technologies durant le XIXe siècle.
La raison est simple: d’une part Internet se développe si rapidement que les gouvernements ne sont pas à même de prendre des décisions sans consulter les ingénieurs, le secteur privé ou la société civile. D’autre part, Internet est une technologie subversive: les gouvernements fonctionnent sur une construction pyramidale, tandis que la Toile est un réseau très plat, sans structure hiérarchique.


Dans quelles circonstances le terme de gouvernance d’Internet a-t-il émergé?

Ce sont les pays arabes qui l’ont évoqué en premier pendant le SMSI de Genève en 2003, en pleine crise irakienne. C’était clairement une réaction vis-à-vis du rôle des Etats-Unis et de l’ICANN (Internet Corporation for Assigned Names and Numbers) dans la gestion des ressources critiques du réseau. Dans les premières années d’Internet, les Etats-Unis avaient pensé confier la distribution des adresses IP à une organisation internationale.
L’UIT, par exemple, avait été évoquée puis écartée, les processus intergouvernementaux étant trop lourds et trop lents. Ils ont alors mis sur pied l’ICANN, une organisation à but non lucratif basée aux Etats-Unis. Pour certains, cela était vu comme la mainmise de Washington sur Internet. Il est vrai que les Etats-Unis gardaient un droit de regard vis-à-vis de l’ICANN, mais ce rôle restait très marginal malgré des rumeurs circulant à l’époque sur le fait que l’armée américaine avait l’intention de «sortir l’Irak de l’Internet».


Peut-on véritablement couper tout un pays et sa population de l’Internet?

C’est presque impossible justement parce que le système est trop distribué: il n’y a pas un nœud de contrôle central. Le serveur principal racine du DNS (système de noms de domaine) se trouve aux états-Unis, mais il y en a d’autres à l’extérieur, treize au total.
Si par exemple les Américains décidaient de sortir la Suède de l’Internet, c’est-à-dire le «.se», il est clair que le serveur racine de Stockholm n’obtempérerait pas. Ce serait contre l’éthique de la communauté internet. Si tous les treize suivaient le serveur principal, alors effectivement un nom de domaine national pourrait sortir du système. Mais il n’existe pas de contrat entre ces différents serveurs: l’équilibre est basé sur le respect mutuel.


L’Accord commercial anti-contrefaçon (ACTA) serait-il susceptible de remettre en cause cet équilibre?

Fruit d’une négociation de nature commerciale, l’ACTA touche à des aspects de l’Internet et de sa gouvernance. Sur ce point précisément, les utilisateurs ont d’autres attentes, notamment au nom de l’héritage du Sommet de Tunis. Notre inquiétude principale porte sur le fait que ce projet de traité laisse la porte ouverte à de multiples interprétations et approches concernant sa mise en œuvre. Par conséquent, certains pays pourraient interpréter cet accord d’une manière susceptible de mener à des limitations de l’accès à Internet, ainsi que de mettre en danger les utilisations légitimes et d’entraver l’innovation.


Les pays émergents sont souvent indiqués comme étant ceux où le potentiel de croissance d'Internet est le plus fort. Comment la Toile peut-elle contribuer au développement dans ces Etats?

Internet Society a des bureaux régionaux à travers le monde, notamment en Afrique et en Amérique du Sud. Ces sont des relais locaux qui jouent un rôle important pour développer le réseau. Nous constatons que, dans ces régions, Internet est un outil très puissant pour permettre l’accès aux connaissances, le développement économique (e-commerce) et social. Les paysans peuvent par exemple regarder eux-mêmes quels sont les prix du marché, afin de se passer d’intermédiaire et de pouvoir réagir plus vite. De même que le combat contre le sida dans des sociétés très traditionnelles peut passer par Internet pour contourner les contraintes sociales.


Ces dernières années, on a souvent pointé du doigt les risques de cybercriminalité ou encore de protection des données qu’engendrerait l’Internet. Quel est votre avis sur ces questions?

J’ai entendu une fois Bob Kahn, un des inventeurs du Protocole Internet, dire que l’Internet n’avait pas été construit pour être sûr mais pour être ouvert. Oui, il y a des risques inhérents sur la Toile, mais pas plus qu’ailleurs. Traverser la rue est un risque. Va-t-on pour autant interdire les voitures? Il y a un équilibre à trouver: évaluer le risque et vivre avec, tout en essayant de le minimiser. Internet est un espace offrant tellement de services qu’il faut plutôt responsabiliser les utilisateurs.

 

A ce propos, le vote électronique ou e-voting pourrait un jour se généraliser en Suisse. Quel est le degré de fiabilité garanti par cette pratique?

Il me semble que les mêmes principes et garanties concernant le droit à la confidentialité du vote devraient s’appliquer pour les citoyens quels que soient les moyens qu’ils utilisent.
Etant donné que le principe d’un e-banking fiable est possible, je ne vois pas pourquoi un vote sûr par Internet ne serait pas envisageable. Il faut également souligner que le vote dans les urnes n’est pas toujours fiable ou précis à 100%, même dans des démocraties bien établies, fortes d’une longue tradition de vote comme la Suisse: il est déjà arrivé que des recomptages soient nécessaires.


Vous fêtez cette année les vingts ans de votre ONG. Quel est votre sentiment sur l’avenir du réseau?

Cet anniversaire est l’occasion de rappeler les éléments fondateurs qui ont permis le succès de cet incroyable outil de communication, et de discuter des nombreux défis à venir. L’Internet tel qu’on le connaît n’est pas un modèle acquis. Son caractère foncièrement démocratique crée des tensions susceptibles de le remettre en cause. Tant qu’on préservera ce potentiel et cette structure, la possibilité d’innover sur le plan social et économique perdure, avec des conséquences positives pour le monde entier.



Article paru dans le journal La Cité

Statistiques et Crédits

Auteur | Sandra Zanelli /Egid
Mots | 1'360
Signes | 7'909
Photo | DR