Tour d'Horizon  Mode de vie  | 15.05

AUTEUR Sandra Zanelli /Egid | PHOTOS SA.Z,DR-notrehistoire.ch

Une page se tourne pour les forains

Une page se tourne pour les forains Une page se tourne pour les forains

D'ici septembre prochain, les habitants du Molard seront relogés à la Bécassière

Depuis 1967, les gens du voyage - forains, anciens vanniers, rémouleurs ou antiquaires - habitent dans leurs caravanes sur le terrain du Molard, à Versoix. Pendant des décennies, sédentarisés, ils ont enduré la promiscuité, l'insalubrité, les inondations, les coupures de courant, l'insécurité face aux incendies et les problèmes d'accès à un terrain sans issue. Depuis les années quatre-vingt, l'Etat de Genève a la volonté de les reloger. Mais il aura fallu trente ans pour que le Grand Conseil vote enfin un crédit de 12,8 millions de francs pour les reloger sur deux parcelles acquises par l'Etat au lieu-dit La Bécassière.

C'était le 19 novembre 2010.

Né dans la verdine

Les travaux d'aménagement ont débuté et le déménagement est agendé à septembre 2012. Véhicules des forains et matériels lourds seront entreposés près de l'aéroport. Quant au terrain du Molard, il sera transformé en zone verte pour les promeneurs.

Bien que complètement intégrée à Versoix, la venue de cette communauté en bordure de la commune de Mies suscite inquiétudes et mécontentement auprès de certains riverains. Mais au fait, qui sont ces gens du voyage? Quelle est leur histoire? Rencontre avec celui que l'on a choisi d'appeler Claude. Il a vécu trente ans au Molard.

Dans un petit hameau tranquille du canton de Vaud, Claude ouvre les portes de son appartement. Avant même que commence l'interview, l'hôte pointe fièrement un tableau au mur du salon: " Les origines, les voici" , explique-t-il. Une photo en noir et blanc parue dans l'Illustré en 1928, représente une famille de gens du voyage, devant une petite roulotte en bois, quelque part dans la campagne genevoise. " Mon grand-père que voici, fabrique un panier en osier. Là, c'est ma grand-mère et ses enfants. Ils faisaient partie des premiers vanniers itinérants à Genève. Moi je suis né ici dans la verdine - la roulotte dans notre jargon - en 1949 . Quand j'étais gamin, on allait dans les marais de Versoix chercher l'osier. On réparait des parapluies également. Tout cela n'existe plus! "

Aujourd'hui, Claude a derrière lui une vie de monteur en chauffage - il est l'un des rares de sa communauté à avoir appris un métier - et il n'aime pas voyager. Pourtant, dans ses veines coule la fierté d'appartenir aux gens du voyage, aux vrais, à ceux qui étaient là depuis le début. Un mode de vie séculaire en voie de disparition.

Jenisch d'origine,- souvent blonds aux yeux bleus et spécialistes de l'accordéon schwytzois,- ses grands-parents sont nés en Suisse. Et Claude de préciser: " A l'école, on m'appelait le bohémien. C'était mal tombé, parce que j'étais costaud. C'était les autres qui prenaient une tannée! Les gens ne nous connaissent pas, ils nous mettent tous dans le même panier. " Les Jenischs viennent du nord, Hollande, Autriche ou Allemagne, tandis que les Tziganes viennent de l'est et les Gitans du sud de l'Espagne et de la France.

Rassemblés comme des Indiens d'Amérique

Retour au début du siècle passé à la Queue d'Arve, l'actuelle zone industrielle de la Praille. Quelques familles en roulottes vivent éparpillées ici et là. Ce qu'elles ignoraient, c'est que le grand terrain sur lequel elles étaient installées leur avait été légué en 1870 par Mesdames Boissonnas et Leroyer, avec un droit d'usage perpétuel. Une occasion que vont saisir les promoteurs de la Fondation industrielle de la Praille et des Acacias avec le soutien de l'Etat, pour y construire une zone industrielle au début des années soixante. Ils décident de déplacer les gens du voyage, devenus indésirables. " On avait un coin magnifique avec de grands platanes , se souvient Claude. Il n'y avait rien que des espaces verts là-bas. On allait chercher l'eau à la fontaine et on se chauffait au fourneau à bois. Mais on ne se plaignait pas, on était heureux."

Dans les archives de la TSR se trouve un extrait de l'émission Carrefour du 12 décembre 1966, dans lequel André Ruffieux, président du Conseil d'Etat déclare: " Nous avons pris cette décision en toute connaissance de cause, sachant que nous ne pouvions pas indéfiniment renvoyer ce déplacement qui portait préjudice à l'intérêt même de la collectivité ". Pas un mot d'une quelconque expropriation. " Ils voyaient bien que nous n'étions pas au courant de la donation du terrain , se souvient Claude. Et puis, nous n'étions pas procéduriers, les avocats, tout cela, on n'avait pas l'habitude. Quand une de mes tantes a pu se procurer les papiers, il était déjà trop tard".

L'année 1966 marque le début des tractations avec la commune de Versoix, pour accueillir la communauté sur le terrain du Molard, propriété de l'Etat. Devant les infructueuses délibérations du Conseil municipal, l'Etat impose sa décision. " On a commencé à nous rassembler comme des Indiens. Sous les avions, dans un cul-de-sac entouré d'arbres, de sorte à ne pas trop nous voir. "

Les Versoisiens, au départ réticents, se rendent vite à l'évidence: ceux que l'on s'imaginait étrangers et "voleurs de poule" sont en réalité Suisses, font l'armée, paient leurs impôts et s'intègrent très vite. Seulement le Molard est un terrain exigu et les familles s'agrandissent. " Certains nous disaient de faire comme tout le monde et de prendre des appartements. Mais notre vie était comme cela depuis des siècles! Il y avait des tensions à cause de la promiscuité. Mais on n'a jamais appelé la police. Chez nous, les conflits se réglaient avec les mains, jamais avec des armes, insiste-t-il. On se faisait la tête quelques jours, puis on buvait un coup ensemble. Mais à la fin, ça devenait la misère. Quand quelqu'un devenait vieux, les autres commençaient à guetter sa place. C'était insupportable. En 2006, ma femme et moi avons fini par déménager dans cet appartement. Nos enfants sont partis aussi " dit-il avec un soupçon de nostalgie. "La vie actuelle c'est zéro. On pourrait avoir une place au nouveau site de la Bécassière. Mais les anciens ne sont plus de ce monde. On ne peut plus parler d'avant avec la jeune génération. Alors à quoi bon? "

 

Article paru dans La Côte

Statistiques et Crédits

Auteur | Sandra Zanelli /Egid
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