Tendances   Environnement  | 02.04

AUTEUR | PHOTOS SAZ

L’art de la pêche sans hameçon

L’art de la pêche sans hameçon L’art de la pêche sans hameçon L’art de la pêche sans hameçon

La pêche en rivière est ouverte depuis le 3 mars dernier. La Versoix récemment renaturée bénéficie -tout comme l’Allondon- de mesures de pêches destinées à protéger ses habitants aquatiques. Rencontre avec Jean-Pierre Moll pêcheur versoisien.


«Cela faisait très longtemps que je souhaitais voir un tel spectacle, s’exclame Jean-Pierre Moll, d’une voix émue. L’autre jour, j’ai assisté à une reproduction d’ombres, lorsque le mâle enlace la femelle avec sa nageoire dorsale, c’était magnifique.» (Pour le vulgum pecus, l’ombre est un poisson très protégé de nos rivières, à ne pas confondre avec l’omble du lac.) Si ce pêcheur versoisien a pu être témoin d’un tel événement, c’est bien parce qu’il passe son temps à déambuler le long de la Versoix. Dans quel but? Observer, apprendre. Quand le promeneur voit une rivière, Jean-Pierre Moll voit les secrets de celle-ci, son fonctionnement, son état, son humeur et celle de sa faune aquatique.

Au bénéfice d’une formation d’ingénieur en mécanique, aujourd’hui à la retraite, son intérêt pour ce milieu particulier est né de sa passion pour la pêche qu’il a commencée à huit ans. A plusieurs égards, il est devenu un porte parole de ce cours d’eau, notamment en effectuant à titre personnel des relevés de frayères qu’il communique au Département de l’intérieur et de la mobilité (DIM). L’homme qui murmure à l’ouïe des poissons Jean-Pierre Moll? Peu s’en faut.


Pêcher sans hameçon : un plaisir !

Cet intérêt marqué pour la rivière a amené ce passionné à modifier sa pratique de la pêche. Presque naturellement, il a choisi d’ôter l’hameçon à sa canne à pêche, il y a de cela cinq ans : «J’évite de capturer dans la rivière car pour moi elle n’a pas atteint un état satisfaisant. Le lac est un réservoir dans lequel la vie s’établit mieux.» Et de préciser que ce choix est personnel et n’engage que lui.

Loin de s’éloigner de la pratique de la pêche, cette démarche lui permet au contraire d’explorer en profondeur toutes les facettes de l’art halieutique, de la technique du lancer au comportement des salmonidés. «L’intérêt vient uniquement à travers la pêche en mouche sèche car elle flotte, explique le pêcheur. Si j’arrive à bien disposer mon fil, la mouche se met à descendre comme si elle était un insecte naturel. Une fois, j’ai eu une jolie expérience avec un ombre. Je voyais que, suivant comment je lançais la mouche, cet ombre montait plus ou moins facilement. Il est remonté à cinq reprises! C’était magnifique : j’ai pu apprendre quelque chose et j’ai eu du plaisir chaque fois que je pouvais l’observer. Sans lui causer le moindre stress. A ma connaissance, nous sommes très peu en Suisse à pêcher sans hameçon.»


Comportement des pêcheurs

Cette année, suite à la sécheresse de 2011 pendant laquelle la pêche avait été interdite, les mesures de protection des poissons de la Versoix sont drastiques. Un pêcheur ne peut y prendre qu’une truite par jour et dix par an. Ces restrictions ont été acceptées par la plupart des pêcheurs, tandis que d'autres s'en offusquent (lire GHI du 21 mars). Mais c'est ainsi: il s'agit de préserver le poisson et permettre à une souche autochtone de se former à nouveau. Cepandant, pour prolonger la pêche, certains pêcheurs peuvent être incités à relâcher systématiquement les poissons dans l’eau. Une pratique contraire à l'ordonnance fédérale. Pour des raisons écologiques seulement, ils peuvent le faire, pour autant que l’animal soit en bon état, n’ait pas subi de blessures ou de stress important.

Concrétement? Le décrocher avec soin. Eviter les longues batailles (proportionnellement, la quantité de sang du poisson est cinq fois inférieure à la nôtre, il peut donc avoir des problèmes d’apport en oxygène), ne pas manipuler le poisson sans avoir les mains mouillées (afin de préserver son mucus, équivalent visqueux de notre épiderme qui le protège des bactéries) et ne pas le laisser longtemps hors de l’eau (on ne respire pas dans le même milieu, c’est un fait). «J’aimerais que les pêcheurs soient conscients que leur acte n’est pas anodin, et qu’ils respectent le poisson comme on respecte un animal domestique», poursuit le pêcheur.


Une renaturation très bénéfique

Sans conteste, la renaturation de la Versoix a donné un souffle à sa biodiversité. Mais ce n’est pas tout : elle a eu pour effet de permettre une migration des poissons jusqu’à Divonne. Plusieurs seuils qui les bloquaient dans leur ascension ont été ôtés. Le barrage du canal des Usiniers par exemple, a été remplacé par six bassins aménagés de telle sorte que les poissons remontent en suivant le cheminement de l’eau. Pour cette faune aquatique, cela signifie qu’elle n’est plus coincée en bas de la rivière pour se reproduire. Ce n’est pas rien, une extension de la chambre à coucher d’une longueur de 20 kilomètres. Jean-Pierre Moll : «La répartition des zones de frai se fait désormais plus homogène sur tout le cours d’eau. C’est très important pour la diversité de la rivière».

Autre amélioration : les deux échelles à poissons ont été supprimées. «Pour qu’une échelle à poissons fonctionne de manière satisfaisante, plusieurs conditions doivent être réunies. Des critères de débit d’eau par exemple. Sans oublier que la dévalaison était complètement négligée dans le processus.» Ah oui, une fois le poisson remonté, il va devoir redescendre. «Il y a eu l’époque des amours, le travail de la reproduction ; le poisson est fatigué, il se laisse descendre. Arrivé devant la grille, il s’épuisait et mourrait. De temps en temps, les gardes faisaient des pêches électriques pour les remettre dans la rivière ou le lac, suivant leur état sanitaire.» Grâce à la renaturation, les poissons peuvent désormais s’offrir un aller-retour à moindres risques.


Chaque action de l’homme a une conséquence

Si la Versoix a retrouvé une nouvelle jeunesse grâce à sa renaturation, son équilibre reste fragile. «Je ne crois pas qu’elle retrouvera un jour son état originel, déplore Jean-Pierre Moll. Beaucoup d’insectes ont disparu. Il ne faut pas oublier qu’ils nourrissent les poissons. Quand j’étais petit, les plécoptères se posaient sur nous et nous pouvions pêcher avec! Il faut considérer l’ensemble de l’écosystème pour comprendre la nature. L’homme ne voit souvent qu’un aspect du problème. Et puis maintenant, les questions climatiques entrent en compte : ces périodes de sécheresse sont inquiétantes. Sans compter les pollutions, comme celle de la Versoix en 1992 qui a tué tant de truites. Chaque action de l’homme a une conséquence, donc il faut savoir ce que l’on accepte, et comment on peut la minimiser.»

 

Article paru dans Versoix-Région

Statistiques et Crédits

Auteur |
Mots | 1'327
Signes | 7'518
Photo | SAZ