Objectif Terre  Portrait  | 01.09

AUTEUR Sandra Zanelli /Egid | PHOTOS Sandra Zanelli

Jean-Pierre Michel, cultivateur de chanvre

Jean-Pierre Michel, cultivateur de chanvre Jean-Pierre Michel, cultivateur de chanvre

Jean-Pierre Michel est un aventurier des temps modernes. Très certainement hyperactif, doté d’un don d’ubiquité, le Versoisien, père de deux adolescents, croque la vie à pleines dents.

D’aucuns le connaissent pour être président de l’Amicale des Cow-Boys de Chavannes-des-Bois et Sauverny, à l’origine du festival celtique en mai dernier, avec son ami André Roos. D’autres l’ont repéré à la TSR en 2009, préparant un repas local aux écrevisses du lac et aux cardons genevois dans le cadre de l’émission « Diner à la ferme ». Pour d’autres encore, il garde une trentaine de chevaux dans son domaine « El Rancho » à Sauverny, et possède trois d’entre eux. Régulièrement, Jean-Pierre Michel voyage pour participer à des courses d’attelage. Pour couronner le tout, il est agriculteur. Sa spécialité consiste à cultiver du chanvre afin de le transformer en produits cosmétiques IOBA. Quand on lui murmure le dicton : qui trop embrasse mal étreint ; il répond : "Si je pouvais vivre deux-cent expériences à la seconde, je le ferai. Il y a des projets que j’entreprends et que je laisse tomber si je vois qu’ils bloquent. Je ne veux pas perdre mon temps, je passe à autre chose. Mes méthodes de travail ? Je fonctionne en autodidacte : je regarde, j’écoute et je touche."

« J’étais le voyou de la famille »

Enfant, Jean-Pierre Michel était déjà le plus créatif de sa famille, toujours à tenter de nouvelles choses. Peu enclin à se mettre dans le rang, il était aussi imaginatif dans ses bêtises qu’il destinait à son grand-père. "Mon grand père, je ne l’ai jamais aimé. Il était dur avec nous, militaire même. Le mercredi, il allait vendre des œufs au marché, alors la veille, je faisais venir mes amis pour balancer quelques œufs sur la façade de la ferme, à qui lancerait le plus haut. Parfois, nous mettions de la gniôle dans le récipient de ses poules, et nous les faisions courir partout pour qu’elles aient bien soif. J’étais vraiment le voyou de la famille", se souvient le Versoisien.

« En Suisse, on cultive des jardins »

Suivant les traces de son père, et de son grand-père, Jean-Pierre Michel se lance dans un CFC d’agriculteur. Après un séjour de huit mois à New York au cours duquel il travaille dans le show-business en suivant un groupe de rock genevois, le cow-boy revient à Versoix et reprend la ferme familiale. "Dans l’âme, je suis un agriculteur. Cependant, j’ai toujours décidé de produire, de transformer et de commercialiser. Il ne faut pas oublier qu’en Suisse, on cultive des jardins. Si on veut faire de la grosse production, on doit partir du pays. A partir de cette constatation, il faut se mettre à valoriser ses propres produits. C’est ce que j’ai fait avec le chanvre. En partant d’une graine, j’ai mis en place toute une structure culturale pour la travailler industriellement." A 42 ans, Jean-Pierre Michel se réjouit d’avoir concrétisé une multitude de choses et se dit satisfait de sa vie. A la question de savoir quel projet plane encore dans sa tête, il réfléchit un peu puis répond d’un ton déterminé : "D’ici une dizaine d’année, j’aimerais faire ma licence d’hélicoptère pour le sauvetage en montagne. J’ai soif d’apprendre !"

 

INTERVIEW

Le chanvre, une plante qui a 8000 ans d’histoire

 

Comment est venue l’idée de cultiver du chanvre ?

J.P Michel: En 1997, je me suis brûlé la main au deuxième degré avec de l’huile de friteuse. Les médicaments du médecin ne me convenaient pas. Puis, j’ai appris d’un ami paysan que le chanvre était un reconstituant, grâce aux teneurs élevées en vitamine E. J’ai eu l’idée de mettre de l’huile de chanvre sur la brûlure, et en dix jours j’étais guéri. Cette plante a un fort potentiel du fait de sa richesse en valeurs nutritives. Comme j’avais travaillé dans une structure de management et que j’avais des connections dans le monde pharmaceutique, je me suis dis que ça pouvait devenir intéressant.

 

La culture de chanvre représente-t-elle des difficultés?

Le chanvre est une plante assez résistante qui supporte bien la sécheresse. Elle va aller chercher l’humidité dans la terre en agrandissant ses racines. Mais quand j’ai commencé à faire des expériences, il y a 14 ans, j’en ai vu des vertes et des pas mûres. Le problème était que l’écartement entre chaque plante était trop grand, donc les tiges devenaient énormes. Au moment de passer dans la moissonneuse batteuse, elles s’enroulaient autour des axes et bloquaient tout. Il y a même une machine qui a commencé à prendre feu, il fallait voir le désastre. Puis, j’ai densifié les plants au mètre carré pour affiner les tiges.

 

Comment se passe la transformation industrielle vers les huiles?

On a commencé par faire une huile 100% naturelle à base d’huile de chanvre. Cette première version a été présentée à la Foire de Genève en 2000. Mais le problème principal restait l’odeur peu agréable de foin sec qui ressort au pressage de la graine. Avec Christian Aubort, pharmacien à Moudon, on s’est mis à collaborer avec l’Ecole d’ingénieur de Fribourg. Des professeurs ont mis en place un travail de semestre consistant à développer des techniques de désodorisation du produit et ils y sont parvenus.

 

Quel genre de chanvre cultivez-vous?

C’est du chanvre monoïque qui contient très peu de THC (une molécule psychotrope). J’ai introduit pour l’Office fédéral de l’agriculture une variété qui contient moins de 0,1%, le minimum légal étant de 0,3%.  J’ai aussi beaucoup collaboré avec l’Institut des Sciences criminelles de l’Université de Lausanne, pour développer tout un système de réglementations juridiques. Il visait les agriculteurs qui ont voulu gagner de l’argent un peu trop rapidement en cultivant du chanvre aux teneurs en THC élevés, sans se soucier de ce qu’il s’en faisait après, notamment chez les jeunes. J’ai toujours pensé que l’agriculture n’est pas là pour tuer le monde, elle est là pour le nourrir. 

 

Quelle est aujourd’hui l’image du chanvre dans la société ?

Ma mère me racontait qu’à l’époque, quand les paysans prenaient le chanvre pour aller le taper dans les rivières,  ils l’utilisaient aussi pour fumer.  C’était la cigarette du pauvre, pour se décontracter le soir, mais elle n’avait pas les concentrations à 30% ou 40% en THC comme ce qui peut se faire aujourd’hui. Celui qui a mis le chanvre à l’ordre du jour et qui a contribué à le diaboliser en l’assimilant aux stupéfiants c’est Bernard Rappaz. Aujourd’hui, les gens commencent à comprendre que le chanvre est une plante aux propriétés extraordinaires utilisée pour sa fibre, pour l’oisellerie, les cosmétiques, les huiles, etc. On n’a rien inventé, c’est une plante qui a 8000 ans d’histoire !

 

Article paru dans La Côte

Statistiques et Crédits

Auteur | Sandra Zanelli /Egid
Mots | 548
Signes | 3'117
Photo | Sandra Zanelli